«  La légende est belle et triste, comme souvent les légendes. Le héros meurt, sa bien-aimée l’accompagne dans le trépas. Et le méchant père s’en mord les doigts

 

La Brasserie des Deux Amants tire son nom d’une légende normande, vieille de mille ans, ou presque. En substance, la voici.

Dans la Normandie d’une époque révolue, Robert est une sorte de seigneur. Il a de l’argent, il a du pouvoir, il aime partir pour la guerre, chasser le sanglier avec son fusil mitrailleur, jouer au rami avec ses copains et faire des blagues de caserne. Quand il ne passe pas son dimanche après-midi à lustrer les jantes alu de sa collection de calèches, Robert réfléchit à des moyens de tracasser sa fille unique, Mathilde.

 Dans la Normandie d’une époque révolue, Mathilde est donc la fille d’un seigneur. Comme trop souvent dans les légendes, Mathilde est une héroïne dépourvue de libre-arbitre. Son père sabote chez elle toute tentative d’épanouissement personnel. Si la légende avait eu lieu au XXIe siècle, Mathilde aurait sans doute fait de brillantes études de médiation culturelle à Rouen et elle vivrait aujourd’hui dans un appartement très lumineux, avec à son bras un époux de quinze ans son cadet, mannequin pour sous-vêtements. Au lieu de ça, son père l’enferme chez elle, lui tire les cheveux au moins trois fois par semaine et l’empêche de se marier. Comme trop souvent dans les légendes, Mathilde consacre ainsi une bonne partie de son temps à se languir.

 C’est là qu’intervient Raoul. Raoul est un chic type. Raoul est un cœur pur. Aussi, lorsqu’au cours d’une partie de chasse, Robert manque de se faire embrocher par un sanglier particulièrement tenace, Raoul, qui, pour une raison encore inconnue à ce jour, traînait ses guêtres dans le sous-bois, parvient à lui sauver la vie. Robert le remercie d’une tape dans le dos, mais Raoul s’enhardit : il veut plus. Il avoue à Robert qu’il est amoureux de Mathilde, depuis tout petit. Il sait que c’est réciproque, Mathilde le lui a dit un jour, en cachette, dans l’impasse derrière le bar-tabac. Ni une, ni deux, il demande ainsi au cruel Robert la main de sa princesse. Et Robert accepte.

 Mais, toujours avide de divertissement, il impose une condition. Il explique à Raoul qu’il pourra épouser sa fille s’il se révèle capable de courir jusqu’au sommet d’un pic escarpé en portant cette dernière sur son dos. Aujourd’hui, avec l’érosion et les travaux de terrassement effectués pour faire passer la départementale, le pic escarpé n’est plus très impressionnant, mais dans la Normandie d’une époque révolue, ça représentait quelque chose, pour sûr. Qu’à cela ne tienne, Raoul accepte parce qu’il est amoureux.

 La fin de la légende aurait pu être spectaculaire, grandiose et prodigieuse. Et cela s’est joué à peu de choses. On n’est vraiment pas passé loin de l’explosion de joie, du feu d’artifice au sommet du pic escarpé, du baiser devant le coucher de soleil sur la vallée brumeuse, de l’exploit réussi et de l’amour triomphant. Parce que oui, Raoul a réussi à gravir la montagne en portant sur son dos sa bien-aimée bien qu’il soignât, depuis quelques belles années déjà, sa solitude à coups de galettes normandes 100 % pur beurre. Seulement voilà, à la seconde même où le défi fut relevé, Raoul succomba. Son cœur le lâcha sans crier gare et bien trop loin du premier défibrillateur.

 Etant seuls au sommet de ce relief assassin, nul ne put témoigner de leur fin tragique :  Raoul écrasa-t’il Mathilde de tout son poids ?, se ratatina-t’elle au pied de la falaise ?, fut-elle piquée par un frelon asiatique auquel elle était allergique ? Le fait est que Mathilde fut retrouvée morte auprès de son tendre. Elle ne lui survécut pas plus d’une demi-minute.

 Robert, fou de chagrin, se mordit les doigts jusqu’au sang et se promit de ne jamais recommencer. Il fit le serment que, si le sort lui accordait une autre fille, il la laisserait libre de son destin et tracerait pour elle la route d’un bonheur certain. Hélas, Robert était veuf, désagréable et avait une hygiène bucco-dentaire déplorable. Il vécut donc seul jusqu’à sa mort.

 

…Heureusement, il nous reste la bière. »